Sélection Mo-Yan

Sélection Mo-Yan

Retour sur l'œuvre de l'un des plus grands écrivains chinois contemporains.

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À la fin des années 80, alors que la littérature chinoise est marquée par le réalisme depuis plus d’un demi-siècle, Mo Yan est l’un des rares écrivains à oser expérimenter des techniques narratives nouvelles et à intégrer des éléments fantastiques dans ses récits. Proche des démarches du réalisme magique, nourri des théories du nouveau roman, Mo Yan a cependant opéré un revirement radical avec ses derniers livres. Il exprime ainsi sa volonté de revenir aux origines populaires du roman et de fonder une littérature proprement chinoise, indépendamment des influences occidentales.

 

 


 

 

           Le roman chinois moderne naît avec les événements du 4 mai 1919 et le « Mouvement de la nouvelle culture » qui l'accompagne. Influencés par les romans réalistes russes et français du XIXe siècle, les écrivains chinois de l’époque prennent  majoritairement parti pour une littérature qui reflèterait la vie et les phénomènes sociaux, loin du fantastique et de la magie des récits traditionnels.  D’abord porté par l’influence des théories littéraires marxistes, puis imposé par le gouvernement communiste, le réalisme devient rapidement le mode d’expression dominant.
C'est uniquement vers la fin des années 80, que quelques écrivains – au premier rang desquels l’on retrouve Mo Yan ou Gao Xinjiang – se risquent à construire des récits dont la forme et le contenu sont, pour la Chine de l’époque, radicalement novateurs. C’est le début d’une véritable révolution pour les lettres chinoises.



           L'un des premiers romans de Mo Yan, Les treize pas, publié en Chine en 1989, est un excellent exemple de ce renouveau moderniste tant par ses thèmes que par sa structure. Le récit nous entraîne dans la Chine des années 80. Le professeur Fung Fui , après être passé pour mort, n’ose pas avouer qu’il vit encore de peur de s'attirer les foudres du Parti. Son lycée, qui se trouve aussi être une usine autogérée de conserve de lapins, charge immédiatement Zhang Hongqiu de le remplacer. Pendant ce temps, l’épouse du premier dépiaute des lapins encore tout vivants pour le compte de l’usine, tandis que celle de l’autre, esthéticienne dans un funérarium, détourne des morceaux de ses patients pour les échanger contre de la viande de porc.
Ce scénario improbable s’inscrit dans une trame narrative résolument moderne. Mo Yan multiplie les mises en abymes,et ses personnages sont tour à tour héros et narrateurs. L'influence du nouveau roman est palpable dans les passages racontés à la deuxième personne du singulier, tout comme celle de Faulkner se fait ressentir à travers les descriptions de la vie dans une petite ville de la province rurale du Shandong.

 

           Poussant l’expérimentation littéraire encore plus loin, c’est avec la construction audacieuse du Pays de l’alcool, publié en 1992, que le modernisme littéraire de Mo Yan atteint son apogée. Chargé d’une enquête sur une rumeur de trafic de chair d’enfants dans une ville reculée de Chine, l’inspecteur Din Gou’er va vite faire les frais du penchant local pour la boisson. Entraîné dans une série de beuveries par les autochtones, son enquête bascule en une exploration déjantée du folklore chinois. En parallèle, l'élevage des « enfants de boucherie » et les dessous de ce mystérieux trafic anthropophage sont décrits dans les nouvelles qu'un jeune écrivain soumet à l'appréciation d'un  certain Mo Yan. Le Pays de l’alcool alterne ainsi avec brio entre le fictif, le semi-fictif, le réel et le fantastique dans un récit où la satire sociale se mêle au réalisme magique.

 

            C’est de ce réalisme magique dont Mo Yan va chercher à se défaire dans Le Supplice du Santal, sorti en Chine en 2001. Dépeignant la vie d'une province chinoise durant les dernières heures de l'empire Qing, ce roman marque un retour vers le réalisme et des formes d’écriture plus conventionnelles. Mo Yan s’en explique dans la postface de l’ouvrage : « Aujourd’hui que le roman qui à l’origine était un art populaire s’est peu à peu transformé en un art raffiné de la cour, aujourd’hui que les emprunts à la littérature occidentale ont triomphé sur l’héritage de la littérature populaire, Le Supplice du Santal est peut-être un roman qui ne s’accorde pas avec la mode. Dans mon processus général de création, ce roman est un gigantesque coup de frein et un retour en arrière conscients, la seule chose que je regrette est de ne pas être allé encore assez loin. »
Ce sentiment de n’être « pas allé encore assez loin » malgré une volonté de « rester dans le pur style chinois » vient peut-être du fait que Le supplice du santal, par son réalisme, reste plus proche des romans occidentaux que des classiques chinois de la littérature populaire, tels Le voyage en OccidentLes contes du pavillon du loisir, qui regorgent de fantômes et de magie.



           Si le dernier roman de Mo Yan, La dure loi du karma renoue avec le fantastique, c’est donc bien dans le sens de ce retour  aux sources de la littérature de chinoise. Le livre retrace l’histoire de Ximen Nao, brave type que l’incompétence des fonctionnaires infernaux condamne à être réincarné en âne, en bœuf, en porc, en chien et enfin en singe. Le héros parvient néanmoins toujours à s'accomoder de sa condition, qu'il s'agisse de goûter aux plaisirs de l'amour avec une avenante ânesse ou de pousser la chansonette en compagnie d'un troupeau de porcs.
Organisé comme une suite de petits tableaux rocambolesques et pleins d'humour, le roman délaisse l’intrigue au profit d’une construction épisodique semblable à celles des romans classiques du canon des « Quatre livres extraordinaires ». Mo Yan n’hésite pas non plus, à la manière du Voyage en occident, à parsemer sa prose de citations en vers, tirées non pas de poèmes littéraires mais de ses propres  (et très fictives) œuvres telles L'homme peut mourir mais son pénis ne meurt pas ou le Récit de l'élevage des cochons.



           Plus qu’un simple revirement nationaliste, cette évolution traduit surtout une réflexion permanente sur l’écriture chez un écrivain qui n’a jamais cessé de se remettre en question. Inclassable et résolument novateur, Mo Yan n’a pas fini de nous étonner.

 

Le supplice du santal, Beaux seins, belles fesses, La mélopée de l'ail paradisiaque... Le meilleur de Mo Yan est chez Points:

 

Mo Yan - Le maître a de plus en plus d'humour   Mo Yan - La mélopée de l'ail paradisiaque   Mo Yan - Le supplice du santal   Mo Yan - La dure loi du karma

Mo Yan - Les Treize Pas    Mo Yan - Le pays de l'alcool   Mo Yan - Beaux seins, belles fesses

 

Image : parfum de livres

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