Une bouche sans personne  de Gilles Marchand

7,4€ // 264 pages
Paru le 05/10/2017
EAN : 9782757865323

Une bouche sans personne

Gilles Marchand

Littérature

Partagez :

De sa lèvre inférieure au tréfonds de sa chemise, il a une cicatrice qu’il dissimule sous une écharpe. Le jour, il compte et recompte des colonnes de chiffres. La nuit, il retrouve Sam, Thomas et Lisa au café. Ses trois amis ne savent rien de lui. Un soir, il décide d’ôter le cadenas de son armoire à souvenirs. Et de raconter avec fantaisie l’empreinte que l’Histoire a laissée sur son corps…

Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Le Roman de Bolano, coécrit avec Éric Bonnargent, est paru aux éditions du Sonneur. Une bouche sans personne est son premier roman.

« On se laisse prendre au jeu de l’imaginaire délirant du narrateur qui cache un traumatisme douloureux, et on finit par rêver avec lui. »

20 minutes

Tous les titres du même auteur
 

Commentaires

4 avril 2018
Eric 35

ULTRA-MODERNE SOLITUDE.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix du Meilleur Roman Points 2018.

"Je" - on ne connaîtra jamais le nom ni le prénom du narrateur omniscient - est comptable. "Je" avoue d'ailleurs : «Je compte donc je suis», un monde que "Je" «peux contrôler». "Je" porte sans cesse une écharpe qui lui barre le bas du visage et le cou. "Je" aime les Beatles, il en connait le moindre titre, bien mieux que la plupart des fans. "Je" a la quarantaine finissante dans ce Paris aux couleurs bistres et légèrement blafardes des films d'auteur du début des années 80 bien que la trame se déroule en 1988 (les "kodakettes" et les lumières crues, bariolées et agressives de l'époque auraient pu être de mise mais le narrateur le précise, même s'il ne s'agit alors que de musique : «je ne suis pas fan des années 80». Le parti pris d'ambiance de l'auteur est, reconnaissons-le, judicieux). "Je" a une vie parfaitement bien réglée, essentiellement solitaire, pas bien éloignée d'une certaine forme atténuée de misanthropie (malgré ses dénégations), n'était que tout, de ce qui l'environne, le laisse dans une espèce d'état d'indifférence amusée et qu'il aime réellement sa solitude sans pour autant détester franchement ses semblables. "Je" a, malgré tout, trois amis - à sa manière -, qu'il retrouve chaque soir dans le même bistrot, à l'exception des dimanches qui est le jour de fermeture de l'établissement : Lisa (la serveuse), Sam et Thomas. "Je" est secrètement amoureux de Lisa, mais il ne lui viendrait jamais à l'esprit de lui en rien avouer. D'ailleurs, "Je" et ses trois comparses forment une manière de couple à quatre (c'est toujours le narrateur qui l'affirme). Un couple sans sexualité ni réel désir, sans tendresse démonstrative et sans plaisir autre que celui de se retrouver soir après soir pour taper la belote, parler de choses et d'autres, distantes, rarement intimes et sans affects apparent. Une amitié au rabais mais qui semble parfaitement convenir à notre homme à l'écharpe. Sam est le plus jeune, il parle peu et fume beaucoup. Thomas a dépassé la soixantaine, il écrit un roman dont personne ne saura rien de concret, depuis un stupide accident, il est convaincu d'avoir eu deux enfants qui n'ont pourtant jamais existé et il reçoit depuis peu de bizarres lettres de sa mère pourtant décédée depuis plusieurs années. Dans les premières pages de cet étonnant roman de Gilles Marchand, Une bouche sans personne, le lecteur se fait l'effet de nager en plein cette "ultra-moderne solitude" chantée en cette même année 88 par Alain Souchon...

Un soir cependant... Un geste maladroit, le mouvement pourtant mille fois répété du morceau de tissu protecteur que l'on abaisse d'un rien pour avaler la boisson qui ne s'est pas déroulé comme à l'accoutumée, un peu de café qui s'écoule de la tasse commandée à Lisa, l'obligation urgente de se nettoyer, d'éponger cette fameuse écharpe protectrice, et tout bascule de ce connu, de ce monde permanent de l'esquive - c'est encore "Je" qui emploi le terme - vers un autre, de plus en plus instable, de plus en plus inconnu, mystérieux, fantasque, impossible et insoupçonné. Si, ce soir-là, il s'en faut de peu que ce que "Je" cache ne soit vu de tous, cela va toutefois lui permettre d'entamer une confession de type quasi psychanalytique avec ses amis d'abord, puis devant un parterre de plus en plus nombreux et invraisemblable de curieux. On va suivre, dans un déroulé dénué de toute chronologie, l'histoire intime dans laquelle il est fortement question de son grand-père Pierre-Jean, de tournées de commerce originales, de moult cigarettes (une répétition interminable de "premières cigarettes") et de ce moment vers lequel tout semble devoir tendre, mais qui semble impossible à dire... Pour s'achever cependant dans son petit appartement, entouré de ses trois seuls amis à l'issue d'un simulacre d'ordalie onirique et surréaliste ou d'un rituel fantasmagoriquement initiatique qui emmène les quatre compagnons du rez-de-chaussé de l'immeuble où vit "Je", débordant de poubelles s'accumulant depuis le début du récit jusqu'à l'antre des souvenirs enfouis.

Débutant comme une critique acide de cette modernité en marche des années 80, de la solitude des êtres dans la foule des villes, de la grisaille quotidienne, des gens que l'on croise tous les jours sans réellement les voir, qui évitent votre regard à l'instar de la petite dame au chien sans cesse désobéissant, s'amusant d'une ironie douce de ce monde des répétitions rituelles et insensées - cette brave boulangère qui parle au futur immédiat et qui se fait météorologue de l'instant ; la fameuse machine à café ou les pots de départ au bureau -, des amitiés plus ou moins factices, qui manquent en tout cas de la plus évidente profondeur intime mais qui se perpétuent par la force de l'habitude et du plaisir sans investissement, du travail de bureau asservissant et sans enjeu ou intérêt autre que purement factices, etc, après avoir abordé toutes ces thématiques, avec finesse mais sans prendre vraiment le temps de l'approfondissement, le texte sombre rapidement dans une manière d'étrange rêve éveillé, se révélant au lecteur par l'évitement perpétuel de la morne réalité via un imaginaire décalé, chimérique, flirtant sans cesse entre songe et réalité, cela, dès lors qu'arrive l'épisode de l'écharpe (c'est à dire très, très tôt dans le roman).

Ainsi rédigé, admettons qu'il y avait place à un livre peut-être dérangeant ou encore d'une poésie originale et envoûtante, d'autant que Gilles Marchand se place très vite - à la manière d'un jeu de clés qu'il confie ou d'un jeu de piste auquel il nous convie, c'est selon, et qu'il concède élégamment à son lecteur. À moins que cela ne l'étouffe ? Ou qu'il ne lui fasse pas assez confiance ? - sous les auspices de L'arrache-cœur de Boris Vian, dont on retrouve un ersatz de l'imaginaire débridé, des images surréalistes mais un rien éculées, ainsi que sous ceux d'Italo Calvino - dont le narrateur ne cite aucun titre précis mais l'on songe inévitablement à sa trilogie (impossible d'y voir un hasard) intitulée habituellement "Les Ancêtres" (le grand-père ? les parents ?) et qui compte, pour mémoire, les trois titres suivant : le Baron perché, le Vicomte pourfendu et le chevalier inexistant. En détaillant, on pourrait assez aisément en retrouver des références, des résonances, des mises en abîmes précises dans l'ouvrage.
Bien entendu, le livre est sans cesse traversé, tant comme point de référence que comme prolongement, par le grand roman italien du triestin Italo Svevo, La Conscience de Zeno, lequel était l'ouvrage préféré, pour ne pas dire le seul bouquin possédé et lu par son grand-père, que le narrateur se décide à découvrir, enfin, en notre compagnie. Les points communs sont sans doute encore plus innombrables qu'avec les quatre titres précédemment mentionnés : la cigarette, la mort du père, la psychanalyse, l'amante (ici, seulement rêvée, en la personne de Lisa), cette étrange association entre un grand père et son petit fils (contrairement au roman de Svevo, elle n'est que superficiellement commerciale, mais ne reprochons pas à Gilles Marchand de ne pas faire un parfait copier-coller), il y a même ce préambule de Zéno dans lequel il tente de retrouver les souvenirs de son enfance, ce qui est rien moins que l'essentiel de l'objet de Une bouche sans Personne. N'oublions pas non plus le rappel incessant à ce film étonnant, monument de la SF américaine des années 50, dans lequel un homme étrangement, presqu'insupportablement, courtois, prévenant, bon est poursuivit par son double maléfique et meurtrier, tout cela se déroulant sur "La Planète interdite" en compagnie d'une bande de sauveteurs terriens (certes, rien de moins "vintage" que cette oeuvre mais les thématiques qui y sont développées sont particulièrement intéressantes et intelligemment menées, malgré ce parfum d'ambiance particulièrement désuet fait de soucoupes volantes, de costumes haute couture et de robots impraticables). Ne comptons pas les innombrables références à tel ou tel titre des Beatles qui émaillent le texte. Il y a, pour terminer, la référence au poème de Jean Tardieu, qui, si on la connait, ôte toute forme de surprise à la conclusion vers laquelle on se dirige inexorablement, quoi qu'en empruntant des chemins bien tortueux et artificiels sous sa défroque d'une poésie habile mais guère originale et finalement poussive avec son accumulation de maraboutdeficelle narratifs ou d'accroissements excentriques répétitifs.

Tout cela est très intelligent et très cultivé, sans l'ombre d'un doute. Pour autant, très vite - c'est à dire dès que l'on a pigé les procédés narratifs de l'auteur, surprenant la première fois, amusant la seconde, déjà lassant la troisième, mais qui ne cesseront de se répéter tout au long d'Une bouche sans personne, amenant juste ce qu'il faut d'un absurde de bazar pour que cela ne soit pas exactement une succession de duplicatas parfaits, ad libitum mais aussi, malheureusement, ad nauseam - très vite, donc, la lecture devient poussive, pénible, sans grande aventure poétique réellement novatrice - le style n'est pas sans intérêt, et surtout, il est d'une lecture facile, charmante, mais il souffre seulement d'avoir été vu et revu, de ne laisser place à aucune véritable aspérité, de ne pas choquer, se contenant de surprendre agréablement avant de rapidement se rejouer d'une page, l'autre -, on songe qu'on est passé pas loin d'une véritable entourloupe - fort bien construite, assurément et non sans intelligence - trop bien calculée, trop bien calibrée pour être foncièrement honnête. L'auteur aurait-il eut lui-même l'ombre d'un doute quant à son ouvrage qui fait dire à son narrateur, au début du chapitre 17 :

«Le moment approche. Celui où je dois affronter mes démons. J'ai eu beau tourner autour du pot, je sens désormais leur souffle sur ma cicatrice et j'ai atteint un point de non-retour.» (Nous en sommes alors page 205, l'ouvrage en fait 257, il faudra attendre encore une trentaine de pages pour que l'ultime dénouement se décide à bien vouloir montrer le bout de son nez... Vous avez dit "tourner autour du pot" ?)

On s'en rend encore mieux compte en observant l'utilisation de ces lettres adressée au personnage de Thomas censées amener leur part de fantasmagorie, de fantastique pour ainsi dire, mais dont on se demande franchement le rôle ou l'intérêt véritable, sinon que de donner un peu de volume à cet ensemble hautement décevant, surfait, surjoué, prétentieux, derrière son semblant de modestie industrieuse.
Quant à la simple possibilité pour un enfant de trois ans d'avoir des souvenirs aussi précis quarante ans plus tard (avec ce côté "point Godwin" pas des plus heureux), furent-ils singulièrement atroces, après les avoir entretenus dans leur gangue de cauchemars des années durant, ce qui est plus réaliste, permettons-nous de douter. Achevons sur des personnages sans grand relief - sympathiques, mais dont nous n'apprendrons finalement pas grand chose et dont la psychologie est des plus floue. D'ailleurs, on comprend assez rapidement qu'ils sont surtout des faire-valoir plus que des acteurs du récit. Au bout du bout, un volume relativement court, à défaut d'avoir été passionnant, enrichissant, éclairant, que seule cette entame réjouissante, pleine de dérision et d'ironie nostalgique parfaitement bien vue sur le quotidien de nos époques modernes récentes sauve de l'ennui définitif et de la sensation d'avoir perdu son temps...

Désolé d'être à contre courant d'un grand nombre d'avis mais on n'est pas près de nous reprendre à lire cet auteur-là...

22 mars 2018
Camille ROY

[Lu en tant que jury du meilleur roman 2018]

Avant de vous parler des personnages, de l'histoire,... laissez-moi vous parler de l'écriture de l'auteur.

Je me risque rarement à faire des comparaisons, parce que le principe même de comparer des écrivains est foireuse. Je préfère dire qu'un auteur ou une auteure m'a fait penser à un tel, m'a rappelé tel roman, m'a provoqué la même émotion que tel autre...

Alors, je ne vais comparer Gilles Marchand à personne, mais je vais juste vous dire à qui il m'a fait penser : Boris Vian. J'ai retrouvé dans ce roman des réminiscences de l'écriture de l'auteur de "L'écume des jours". J'ai découvert une écriture très belle, poétique, qui a l'immense qualité d'être lue sans difficulté.



Cet écrivain, que j'ai découvert à cette occasion, m'a fait rencontré ses personnages attachants, atypiques, qui se laissent découvrir petit à petit. Notamment le personnage principal, qui nous embarque dans son monde : parfois barbant, souvent touchant, quelques fois onirique.

Je n'aurais qu'un conseil si jamais ce roman vous plaît : laissez-vous porter par l'histoire !

Ne faites pas l'erreur d'essayer de comprendre avant que les personnages ne se révèlent. Alors bien sûr, vous pouvez toujours faire des hypothèses, mais ce que je veux dire, c'est qu'au fur et à mesure où l'histoire se dévoile, où son côté loufoque apparaît, il ne faut pas chercher à y voir une cohérence, le pourquoi du comment...

Le monde que nous dépeint l'auteur est de moins en moins réel au fil des pages, de moins en moins crédible... Et alors ?!

Personnellement, j'ai adoré me perdre dans cet univers poétique, un peu fou... Avant un final qu'on voit un peu arriver mais qui réserve quand même quelques révélations qui font monter l'émotion.

10 mars 2018
Florence B.

Le cinquième roman que j’ai lu de la sélection pour le prix du Meilleur roman Points m’a étonnée et ravie, au point de constituer, parmi ces lectures, mon premier coup de cœur. J’ai été étonnée, parce que ni le titre, ni la quatrième de couverture ne m’auraient incitée à acheter ce roman que je n’avais d’ailleurs pas remarqué lors de sa parution, passant ainsi à côté d’un excellent premier roman. Ravie parce que j’ai découvert un livre certes très douloureux par l’épisode historique auquel il fait référence, mais jamais pesant parce que l’auteur en a fait un bijou de poésie et d’imagination.

Gilles Marchand nous plonge dans le quotidien gris et monotone d’un petit comptable qui dissimule en permanence sa bouche et son cou sous une épaisse écharpe. L’homme préfère être seul, bien qu’il se présente comme n’étant ni agoraphobe ni misanthrope. On se doute qu’un traumatisme doit être à l’origine de son comportement…

En dehors de son travail, où il préfère éviter tout lien et donc toute conversation avec ses collègues, le narrateur se rend tous les soirs dans un bar où il retrouve Sam, un taiseux comme lui, et Thomas, un homme plus âgé et également plus bavard. Quant aux deux « femmes de sa vie », ce sont sa boulangère, qui le gratifie chaque matin du seul temps qu’elle connaît, le futur, et avec laquelle il lutte pour ne pas « abdiquer ses principes de conjugaison », et Lisa, la jolie serveuse qu’il aime en silence, parce qu’elle est bien trop belle pour lui.

Chaque soir, le narrateur retrouve Sam, Thomas et Lisa et passe quelques heures avec eux à jouer à la belote, écouter de la musique et parfois, seulement, à discuter. Mais ses trois amis s’interrogent sur son secret et, parce qu’ils savent que parler le sauvera, ils finissent par le pousser à raconter son histoire. Quelques clients du café tendent l’oreille, et bientôt, ils seront nombreux chaque soir à venir écouter l’histoire de l’homme à l’écharpe. Celui qui avait « cadenassé solidement » son « armoire à souvenirs » doit affronter le passé, « le poème et la cicatrice » qui dormaient en lui depuis si longtemps. Comme dans « La conscience de Zeno », ce roman italien du début du vingtième siècle que son grand-père lisait, le narrateur va laisser ses souvenirs remonter à la surface petit à petit au cours des soirées au café qui représentent pour lui autant de séances de psychanalyse.

Dans la profusion actuelle de livres publiés, la littérature se fait rare mais elle existe toujours et le roman de Gilles Marchand en fait partie : une histoire sombre -dont le traumatisme originel est inqualifiable-, sublimée par le regard empli d’imagination que le narrateur porte sur le quotidien et par l’atmosphère particulière qu’il crée, des personnages bien croqués mais qui laissent aussi la place à l’imagination du lecteur, de l’amitié, une fantaisie douce qui devient poésie … font d’ «Une bouche sans personne» une très belle histoire.

28 février 2018
Dominique Sudre

Avec Une bouche sans personne, Gilles Marchand nous transporte au royaume de l’absurde, dans un univers parallèle fait de concierge décédée et de poubelles entassées jusqu’au premier étage, de voisins tireur de pigeon ou saltimbanque, d’une boulangère qui rêve peut-être de vendre autre chose qu’une simple baguette, d’une mouche qui n‘en fait qu’à sa tête, et d’un distributeur d’eau inapte à apaiser la soif inextinguible de collègues tellement bavards, tellement égoïstes qu’ils en oublient celui qui, pourtant, compte dans le bureau juste à côté. Car le narrateur est comptable, ce métier tellement ennuyeux et cartésien, qui ne laisse aucune place à l’imagination, aucune part de rêve, et c’est tellement mieux ainsi.

Dans cet univers, il y a aussi et surtout un café où se rassemblent depuis bientôt dix ans ceux qui se sont trouvés là par hasard et pour qui le rendez-vous quotidien est devenu indispensable. Car ils se rejoignent à la même table, le narrateur, Sam et ses lettres, Thomas et ses enfants, servis par la si jolie Lisa qui prend souvent part à leur conversation en venant s’assoir à leur table. Cette présence essentielle est devenue le ciment d’une amitié qui semble irréelle tant leurs vies sont solitaires.

Mais le narrateur a un secret qu’il tient dissimulé sous l’écharpe avec laquelle il cache une partie de son visage. Jusqu’au jour où cette écharpe tombe. Alors au fil des jours il prend la parole, et ses amis, puis les clients toujours plus nombreux, l’écoutent et attendent. Chaque soir le café se rempli de clients passionnés par ce conteur dont on comprend qu’il va peut-être révéler quelque chose de primordial mais que l’on ne peut ni imaginer, ni comprendre. Il évoque avec beaucoup d’émotion les souvenirs de Pierre-Jean, ce grand père tellement atypique. Mais ces mots, cette fantaisie, puis ces silences, est-ce pour contrebalancer la folie douce de Pierre-Jean ? Ce grand-père qui parle d’humidité du corps lorsqu’il pleure, qui regarde les étoiles en leur attribuant les noms qu’il veut, car après tout elles appartiennent à tout le monde, lui qui veille sur le petit-fils, seul rescapé d’on ne sait quel massacre. Car il parle aussi de singularité et de tendresse, d’amitié et de vérité, et chacun a soif de savoir tout en ayant peur de ce qui va être révélé, où, quoi, quand ?

Voilà un roman tellement émouvant, triste et délicat. Avec juste ce qu’il convient de folie pour ne pas être inconvenant lorsque le lecteur prend la mesure de la réalité qui, tout au long des pages, commence doucement à sourdre, et que l’on pressent, que l’on devine, que l’on rejette de toutes ses forces tant on sait qu’elle sera synonyme de souffrance et de douleur. A la manière d’un Boris Vian, qui cache la maladie sous la beauté d’un nénuphar, Gilles Marchand a ce côté humble devant l’horreur et la douleur, tout en laissant poindre une folie douce permanente qui allège le récit et nous fait passer du rire aux larmes avec beaucoup de douceur. Voilà assurément un magnifique premier roman.

26 février 2018
Lilylit

Malgré les indices qui s’accumulent au fil des pages, ce n’est que dans les tout derniers chapitres que le vrai sujet du roman est abordé. Et c’est tant mieux, car si j’avais su depuis le début de quel événement tragique l’homme à l’écharpe était rescapé, j’aurais sans doute été moins enthousiaste à découvrir ce récit. Tout ce que je peux vous dire pour ne pas trop en dévoiler, c’est que l’on comprend rapidement, vu l’âge du narrateur dans les années 80, que son enfance s’est déroulée sur fond de Seconde Guerre mondiale, ce qui aurait déjà pu me suffire comme repoussoir.

Malgré mon aversion pour les œuvres sur les guerres, je n’ai pas lâché le livre au fur et à mesure que je comprenais vers où il m’emmenait. Car le talent de conteur de Gilles Marchand est bien réel. Page après page, il tresse patiemment un monde qui dérive, du quotidien réglé comme du papier à musique du comptable entre ses heures de bureau et ses soirées au café de Lisa, vers un monde onirique qui n’est pas sans rappeler Boris Vian (dont le pianocktail fait même une apparition furtive).

Plusieurs références me sont venues à l’esprit à mesure que je découvrais l’univers si particulier de l’homme à l’écharpe. D’abord Isabelle Minière, pour ce personnage d’anti-héros aux prises avec sa solitude, qui semble en décalage avec le monde qui l’entoure, et dont le texte nous livre toutes les pensées. L’homme à l’écharpe est un cousin pas si lointain de Martin, et pas seulement parce qu’ils partagent la même profession. J’ai d’ailleurs pensé pendant un temps que l’intrigue d’Une bouche sans personne allait suivre un déroulement assez proche d’On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. Et puis il y a un peu de Philippe Delerm dans la façon de s’attarder sur un mot, une expression, un petit geste du quotidien. Quelque chose dans l’acuité du regard sur ses contemporains, dans le tempo aussi.

Finalement, l ‘univers qui se rapproche le plus de ce livre si particulier, à la fois tendre et terrible, joyeux et tragique, délirant et ultra réaliste dans ses dernières pages, est celui de Guillaume Siaudeau. On retrouve, comme dans La dictature des ronces ou Pas trop saignant cette façon qu’a un personnage malheureux et mal dans sa peau de s’évader dans un univers parallèle où rien n’est impossible… quitte à ne plus pouvoir en sortir. Le lecteur lui non plus finit par ne plus savoir ce qui est ou non réel dans le récit, du public assistant au récit de la vie de l’homme à l’écharpe jusqu’au tunnel de sacs poubelles dans le hall de son immeuble. Seul point d’ancrage assuré, le groupe des amis fidèles, et parmi eux la souriante Lisa, permet de ne jamais totalement nous perdre. Et puis il y a cette figure de grand-père aimant qui a transmis à son petit-fils sa faculté d’enchanter le quotidien, dans laquelle chacun pourra j’en suis sûre retrouver des souvenirs d’enfance.

25 février 2018
charrier

Ce roman est « perché », atypique et très original ! Trop fantasque pour que je l’apprécie. Malgré les passages réalistes lorsqu’il parle de son grand-père, de sa propre vie et de sa différence due à sa cicatrice, je n’ai pas réussi à aimer ce livre.
Tout simplement, parce que ce n’est pas le genre de lecture que j’aime, qui me fait « kiffer » ou qui me touche. Cela dit, je peux tout à fait comprendre qu’on adhère, c’est juste une question de gout ! Cela ne m’a pas bouleversée, ni émue même si la fin est dramatique car on apprend ENFIN ce qu’il s’est passé pour ce comptable à l’écharpe, cela ne rattrape en rien mon ennui et ma perplexité en fermant ce roman.
Je ne suis pas étonnée de mon manque d’enthousiasme à cette histoire et à l’écriture presque poétique, car je suis très très terre à terre comme on dit ! Je ne lis jamais de romans dans les catégories fantastiques ni science-fiction…J’ai besoin de réalité, de concrets pour comprendre les choses !
Bref, une lecture qui m’a énormément déçue car je me faisais un plaisir de le découvrir ! J’avais même trouvé d’occasion ce roman grand format y a quelques mois que je gardais précieusement. Tant pis, ma prochaine lecture sera surement plus adaptée à ma personnalité.
J’ai recopié quelques passages du livre, qui vous donne un aperçu du style et le ton du roman. Toutefois, certains textes sont drôles ou beaux mais le fait que tout le long de l’ouvrage il y en a sans cesse, avec des situations de plus en plus loufoques, que cela a m’ont rapidement ennuyée ou agacée.

23 février 2018
Elisabeth

Pour la 2ème fois, je déclare Gilles Marchand « coupable », de ce qu’il inflige à ses lecteurs… Il pourrait juste raconter cette histoire, celle de « l’homme et sa cicatrice » dissimulée sous son écharpe ! Il n’en est rien. Pourquoi faire simple quand on peut faire poétique ?
« Je ne suis plus qu’une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède de ce qu’il a sur le cœur. »
Quand l’imaginaire trouve parfaitement sa place dans ce roman, pour embellir la réalité, surtout lorsqu’elle est si sombre ?
« Il a fait en sorte que le chemin sur lequel il m’accompagnait soit le plus heureux possible. Pour cela il fallait travestir un peu la réalité… »
Un bout de tissu qui ne cache pas qu’une blessure physique, mais aussi et surtout des blessures psychiques, mentales, d’antan… Ses souvenirs du passé, dont les bruits, les odeurs, les cris hantent toujours son présent. Son entourage amical favorise l’ouverture du placard qui les renferme, dans lequel s’amoncellent ce vécu, cette horreur, cette douleur lancinante, qui ont laissé sur lui cette empreinte, si difficile à porter.
« Lorsqu’on a une dizaine d’années, on ne supporte pas la différence. Surtout lorsqu’elle est laide. »
Petit à petit, il va s’en libérer. Narrer. Comme un besoin de dire les choses, de poser des mots sur cette différence qu’est la sienne. Qu’il porte depuis son plus jeune âge, qu’il camouffle pour se protéger du regard des autres. Alors il dévoile ce qu’il a si longtemps gardé enseveli en lui… Pierre-Jean son grand-père, la guerre, la main de sa mère qu’il finira par lâcher…
« Que mon visage n’était pas le reflet de mon cerveau. Mon apparence avait été démolie, mais la destruction s’arrêtait là. »
« Les enfants différents sont à part. »
« Et mon moule personnel était sacrément ébréché. »
C’est tout un monde dans lequel on pénètre. Une atmosphère. Ne pas trop en dire, pour vous laisser le découvrir. Juste vous inciter à le lire. Comment décrire ce qu’il nous fait ressentir ? Toujours sans trop en dire… Laissez-vous guider, embarquer à bord de l’univers de Gilles Marchand, sur ses ailes, où le voyage et les rencontres vous enchanteront.
« Ne pas s’encombrer de la réalité, transformer son présent pour oublier son passé. »
Subjuguée. Touchée. Charmée. Avec cette arrière-goût de « pas assez »… Emue. Un coup au cœur, d’une écriture divine. Besoin d’un temps pour le digérer, redescendre et trouver les mots à poser sur ses maux à lui…
Merci aux Editions Points et au PMR2018 pour cette intense escapade… Quant à Gilles Marchand… ah Gilles Marchand… Que dire sinon « Hâte que nos chemins se croisent un jour » !

« J’ai un poème et une cicatrice, voilà pour mon armoire à souvenirs ». Subjuguée. Touchée. Charmée… https://littelecture.wordpress.com/2018/02/23/une-bouche-sans-personne-de-gilles-marchand/

18 février 2018
Béa Pome

Souvent quand je commence la lecture d'un nouveau roman, je file un cocon-silence, au coin de la cheminée, dans un recoin de mon jardin, au pied de ton poirier, dans les replis de mon hamac ou dans les plis de ton canapé. C'est selon, en fonction des saisons. Absente au monde, à ma propre vie pour mieux y revenir. Parfois au contraire, je choisis la vitre d'un TGV, exposée à l'espace qui défile, je trace ma route de ligne en ligne.
Mais dès les premières pages d'Une bouche sans personne, j'ai su que ces espèces d'espaces n'allaient pas convenir. J'ai quitté mon village perché sur les coteaux - ce jour-là, les poubelles s'entassaient sur le trottoir, les rippers, le matin, n'avaient pas bravé la tempête de neige- ai passé le pont et suis entrée au bistrot. Me suis installée à une table, contre une vitre, sous un rayon de soleil, ai commandé un premier café. Je pouvais enfin passer l'après-midi à lire Une bouche sans personne, en une mise en abyme parfaite.
J'ai écouté son narrateur se raconter soir après soir dans le bistrot de Lisa, après ses journées de comptable, faire le conte de ses souvenirs, les siens et celui de son grand-père. Tout d'abord pour ses amis puis pour une assemblée trop imposante pour le bistrot trop étroit. Garçon, un 2ème café s'il vous plaît. Il n'y a pas grand monde cet après-midi là, un jeune qui boit une bière, le regard perdu dans son verre et deux femmes qui se chuchotent au-dessus de leur chocolat. Je l'ai écouté descendre le long de sa blessure, celle qu'il dissimule derrière une écharpe. Avec pudeur, repoussant toujours plus loin le moment où il faudra tout raconter. Garçon, un verre de rouge, s'il vous plaît. Quand j'ai tourné la dernière page, il faisait nuit depuis longtemps.
http://lesilesindigo.hautetfort.com/archive/2018/02/18/prix-du-meilleur-roman-points-poche-2-6027585.html

15 février 2018
Julie Massal

[Lu dans le cadre du prix du meilleur roman 2018]

Ce roman, au style d'abord faussement anodin, déroule un quotidien apparemment tout proche de nous, de tout un chacun, et décrit de façon assez simple et discrète, comme son personnage central, effacé et souvent réticent à se montrer, dans tous les sens du terme. Mais peu à peu, l'intrigue nous emporte dans une réalité parallèle souvent absurde, où l'on ne sait plus trop ce qui relève du fantasme, du rêve, du souvenir. Dans ce monde onirique, loin d'être idyllique, le personnage central s'anime, prend vie, à mesure que l'on découvre son histoire, égrenée au fil des soirées passées dans un bar entouré de ses amis puis d'un public toujours plus nombreux et perturbant. Jusqu'au dénouement, on est donc happé par ce récit mélancolique.
L'auteur dépeint habilement la façon dont une histoire singulière rencontre une destinée collective, avec des accents rappelant parfois l'atmosphère des romans de R. Gary, d'ailleurs évoqué, pas seulement par le caractère absurde du monde décrit, mais par son thème majeur : le devenir de l'humanité.
Ce roman nous embarque, et nous enveloppe, avant de nous laisser seul(e) à quai, face à face avec notre histoire et celle de nos semblables.

15 février 2018
Sonia B.

Livre lu dans le cadre du Jury Prix du Meilleur Roman Points 2018

J’ai lu « Une bouche sans personne » il y a plusieurs mois, ce fut une très belle découverte. Quand j’ai su que de livre faisait partie de la sélection du prix roman Points, j’ai décidé de me replonger dedans mais cette fois-ci en prenant mon temps, en m’attardant sur certains passages. Et même en connaissant la fin, j’ai à nouveau été embarquée dès les premières lignes par le récit poignant du narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom et qui cache une histoire difficile à révéler. Gilles Marchand est un poète, un jongleur de mots et un conteur ébouriffant ! On se prend même à croire à des situations complètement insolites et improbables! Un très beau moment de lecture qui m’a beaucoup touchée !

6 février 2018
Marion

Je me suis laissée bercer par les récits de ce personnage si mystérieux. J'avais hâte d'en connaître la fin et en même temps, faire durer la douceur de ses souvenirs était irrésistible. J'ai aimé me perdre dans toutes ses pensées de comptable à la cicatrice dissimulée sous une écharpe. Et quel plaisir de voir se mêler les générations ! Et puis, l'histoire touche un point sensible : la seule femme survivante d'Oradour faisait partie de ma famille, c'est donc avec beaucoup d'émotion que j'ai terminé ce livre qui raconte avec beaucoup de poésie une partie de notre Histoire.

6 février 2018
Amélie N.

Dans la grisaille de la routine, des gens sans visages, des personnes sans bouches, il y a un comptable, qui compte, qui compte,... qui conte. Il conte son poème, il conte sa cicatrice. Il y a son passé sombre, il y a l'album blanc des Beatles, il y a ses fantômes. Il y a surtout Pierre-Jean, son grand père. Peut-être a-t-il découvert une nouvelle couleur primaire ou peut-être est-il de ces hommes rares qui pour survivre repeignent de milles couleurs les noirs et blancs de nos vies.
J'ai été happée par ce roman chargé en énergies et en couleurs. Malgré le mystère qui entoure le narrateur, je me suis vraiment sentie à ses côtés, j'ai ressenti la solitude, le poids de la routine et de ces interactions sociales dénuées de sens, la chaleurs de celles qui font du bien mais qui, auréolées de pudeur, restent encore timides. J'ai partagé ses rêveries, sa nostalgie, ses mémoires, je me suis sentie agressée parfois par le retour à la réalité, peut-être un peu trop au début bien que cela se justifie car à l'instar de l'amitié naissante entre le narrateur et ses copains de bar, l'essence du roman nous est distillée progressivement. Il y a une belle montée en puissance dont on apprécie la majesté lorsque l'on referme l'ouvrage (non seulement au niveau des émotions mais aussi des autres sens, j'ai personnellement été très sensible au travail de suggestion des couleurs). Rêveuse dans l'âme, cette lecture m'a indubitablement donné envie de lire le second roman de l'auteur.

5 février 2018
Sophie Gauthier

D'abord le titre. Énigmatique, questionnant, ne laissant rien présager ni de l'histoire, ni de ce que sera la lecture.
Ensuite l'entrée dans une histoire étrange racontée avec un style déconcertant : le narrateur, un comptable solitaire, se définit d'emblée par ce qu'il possède : une écharpe et une cicatrice. Que l'écharpe cache la cicatrice, on le découvre instantanément, mais le poème ? Et d'où vient cette cicatrice ? Est-elle réelle ou métaphorique ? Chaque soir depuis neuf ans il retrouve dans un café trois amis avec lesquels il fume, boit, joue à la belote : Sam, Thomas et Lisa, dont il est secrètement amoureux. Sans jamais quitter son écharpe qui cache le bas de son visage... Jusqu'au jour où raconter son histoire devient indispensable. le café devient alors la scène où chaque soir le public est de plus en plus nombreux à venir l'écouter. Et la fantaisie de son récit envahit peu à peu le quotidien comme si la fiction contaminait la réalité, comme si elle l'embellissait et permettait de s'en abstraire. Un chien qui promène sa maîtresse, un tunnel dans un tas d'ordures, une armée de soldats de plomb... Il y a quelque chose du Boris Vian de "L'écume des jours" dans cette vision poétique et farfelue de la vie. Vian qui savait dire la mort en racontant la croissance d'un nénuphar...
Les charmes de l'écriture de Gilles Marchand, faite de soubresauts, de répétitions, de notations délicates ou burlesques ont opéré de manière presque furtive. Avant que je ne m'en aperçoive j'étais happée, comme ensorcelée par ces drôles d'histoires, par cette bouche qui travestit les souvenirs pour ne plus les entendre hurler, par cette bouche aux centaines de voix sans personne.
Il faudrait du temps et du talent pour exprimer la richesse de ce roman époustouflant. Il faudrait savoir parler de tout ce qu'il dit de l'être humain, de la mémoire, de l'horreur, de l'Histoire, de la douleur et de l'espoir. Il faudrait montrer à quel point la narration est en totale osmose avec le propos. Il faudrait relever les trouvailles langagières, les images, les résonances... Il faudrait... Moi, je dis simplement que je l'ai aimé pour tout ce qu'il est.

5 février 2018
Missbook

Tout simplement...POIGNANT !
"J'ai un poème et une cicatrice."
La curiosité du lecteur l'emporte. Il faut aller au bout. On sait dès le début qu'il y a eu un drame.
Le narrateur - dont nous ne connaîtrons pas le prénom - âgé de 47 ans, est comptable et a la particularité de porter constamment une écharpe autour de son cou, afin de dissimuler une cicatrice disgracieuse.
Chaque soir il rejoint avec une routine mécanique ses amis dans un bar, tenu par Lisa.
" Je considère Lisa comme une amie. Une amie dont je suis amoureux.Un amour confortable et que je peux me permettre. Elle est belle, elle est intelligente, elle est souriante, elle n'est pas pour moi. Je ne joue pas à faire semblant, je n'attends rien d'autre que son amitié, je ne revendique rien de plus que ce qu'elle veut bien offrir. Je suis en amour comme dans mon travail : je me protège, je cultive ma bulle. L'ambition est un concept qui m'est totalement étranger dans ces deux domaines. Ma jeunesse et mon adolescence ont été assez formatrices et j'ai vite compris que ma vie amoureuse et ma vie sociale ne seraient pas exactement celles d'un roman Harlequin."
Mais cette vie routinière et rassurante va pourtant être mise à mal suite à un banal incident.N'ayant jamais eu à s'expliquer devant ses amis sur le port étrange de cette écharpe, il va peu à peu se dévoiler. Mais il va user de subterfuges incroyablement fantasques, comme pour fuir une réalité trop douloureuse, avant de révéler dans les toutes dernières pages du roman l'horrible drame dont il a été victime. Comme pour rendre hommage à son grand-père qui l'a élevé, " un rêveur fantaisiste".
"Au fur et à mesure que les souvenirs me reviennent, je commence à comprendre ce qu'il voulait dire lorsqu'il m'a fait promettre de ne rien oublier sans y accorder trop d'importance. Il n'a jamais oublié d'où nous venions et il n'a jamais su où nous allions. Il a fait en sorte que le chemin sur lequel il m'accompagnait soit le plus heureux possible. Pour cela il fallait travestir un peu la réalité..."
L'auteur aborde douloureusement le sujet des "gueules cassées" de la guerre ; des cicatrices psychologiques et physiques, avec lesquelles il faut composer malgré les regards pesants. Cette injustice, vécue comme une perte d'identité, peut donc engendrer un désert social et affectif.

4 février 2018
Hélène TREGARO (jurée du prix)

Il n'est pas exagéré de dire qu'"Une bouche sans personne" est un grand roman intemporel et poignant.

Gilles MARCHAND m'a transportée dans un univers onirique et musical, rappelant celui de Boris VIAN dans l'"Ecume des jours" (l'un de mes romans préférés).

Il faut aller jusqu'au bout de la lecture pour que les situations absurdes que vit le protagoniste dévoilent tout leur sens. Ce roman révèle la puissance de l'imaginaire pour affronter et vivre avec ses traumatismes, les plus lourds soient-ils.

A lire absolument.

3 février 2018
Mumu dans le Bocage

LIVRE LU DANS LE CADRE DU PRIX DU MEILLEUR ROMAN POINTS 2018

Qui est-on quand on a une partie du visage dissimulé sous une écharpe ? On dissimule sa vie comme on dissimule son visage, que peut-on avoir de si lourd à porter pour ne pas le révéler à ses meilleurs et seuls amis ? Et puis il y a l'élément déclencheur, bénin, qui permet d'ouvrir la boîte de pandore et alors les mots viennent, un à un, de loin, très loin, du fond de sa mémoire, avec pudeur, délicatesse et poésie. 

Le narrateur, dont on ne connaît pas le nom et quelle importance d'ailleurs, homme discret, le comptable isolé dans la société, commence son récit qui va le mener à révéler le mystère qu'il dissimule sous ce bout de tissu. Il commence par avouer à ses amis de bistrot, Thomas, Sam et Lisa la propriétaire du café et qui fait battre son coeur un peu plus fort, son enfance, son grand-père, Pierre- Jean

Il était tout ce qui me restait de ma famille. Il ne m'a jamais abandonné et a fait couler toutes les années de ma jeunesse en les enveloppant d'humour et d'amour. (p53)

qui l'a élevé, commercial en machine à coudre mais surtout un philosophe qui puise dans le livre la Conscience de Zeno d'Italo Svevo qui traite de psychanalyse, la compréhension de l'homme et du monde.

Et au fil des souvenirs, le voile se lève sur cet homme défiguré, sa vie de comptable anonyme, qui aligne les chiffres consciencieusement, qui écoute les papotages près du distributeur d'eau, nouveau salon où l'on cause dans les entreprises, qui se bat chaque jour devant l'amoncellement des sacs poubelles en bas de son immeuble depuis que la concierge est morte et qui devient un véritable camp retranché, ses rencontres avec la boulangère qui ne parle qu'au futur etc...

Le café de Lisa devient son refuge, le seul endroit où il peut rencontrer d'autres solitudes : Thomas, la soixantaine, cultivé qui écrit un roman, en deuil de 2 enfants qu'il n'a jamais eu, Sam, qui apporte des lettres de ses parents décédés

J'ai entendu à la télé que respirer une heure à Paris, c'est comme fumer un paquet de cigarettes. S'il te plaît, essaie de respirer un peu moins, ça me rassurerait.(p105)

et puis Lisa, son sourire, son écoute. Et il captive ses amis et tous ceux qui passent et reviennent pour connaître la fin de son histoire......

Je ne veux rien révéler de  plus sur l'histoire  car je veux vous laisser le plaisir de découvrir comme moi, par petites touches, le monde de cet homme que la vie à défigurer sur le visage mais aussi dans le coeur. Il le dit avec ses mots : mots d'adulte mais aussi mots d'enfant.

Pierre-Jean m'avait demandé d'aller chercher du pain (...) A mon retour, il était assis sur sa chaise, devant la table de la cuisine. Je le voyais de côté, ses yeux étaient baignés de larmes. (....) Lorsqu'il m'aperçu, il a essay de sourire mais je voyais bien c'était un drôle de sourire rien qu'avec la ouche et que ses yeux étaient tout rouges. J'ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé s'il pleurait. Il a eu l'air étonné avant de m'expliquer que non, d'ailleurs, il n'avait aucune raison de pleurer. C'était juste que son visage n'était pas étanche. Il n'y pouvait rien et ça n'était pas grave. C'est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu'on a dans le corps. Il m'a expliqué qu'il s'était penché pour ramasser sa cuillère à café qui était tombée sur le lino et avec cette maudite loi des vases communiquant, ses yeux s'étaient remplis et avaient débordé.(p124)

Attention je vous préviens Gilles Marchand est un poète, comme Boris Vian qu'il cite d'ailleurs très souvent,il vit dans notre monde mais il l'arrange à sa manière pour rendre la vie plus douce, plus tolérable, il aime les Beatles leur album blanc en particulier, il a son monde à lui pour raconter la vie, les vies, nos vies.

Les personnages sont particulièrement attachant et surtout la relation du narrateur avec son grand-père, pleine d'émotions, de sensibilité 

Il avait sa propre cicatrice et il devait prendre soin de moi. Il n'avait pas le choix. Il n'avait pas d'écharpe mais appliquait les règles de sa propre réalité quand la sienne ne lui convenait pas. Il n'a rien inventé, il a juste un peu arrangé les choses pour que ce soit supportable.(p109)

mais aussi avec ses amis de solitude, au café.

Comme pour un Funambule sur le Toit que j'ai lu précédemment, que j'ai beaucoup aimé, qui était mon livre de découverte de cet auteur, je suis ressortie de ma lecture bouleversée car malgré les petites touches d'humour, de gaité, ce roman est plein d'émotions, de mélancolie sur le temps qui passe et ne guérit rien, sur les sensations, avec un regard sur notre monde et ses absurdités et contradictions, sur l'histoire et ses violences, sa cruauté même.
On ne ressort pas indemne d'une telle lecture, on est cueilli, fauché mais heureux car ce que je demande à un livre en priorité c'est qu'il m'embarque, me balade, me fasse rêver, m'emmène ailleurs et là je suis partie, sans essayer de me retenir et grâce à la poésie de l'écriture, à son sens de la retenue pour ne dévoiler qu'à la toute fin, le douloureux secret de cet homme, on passe du sourire aux larmes et l'on ne demande qu'à continuer.

Merci de m'avoir fait retrouver l'ambiance de certains petits cafés parisiens, l'odeur de l'expresso, les conversations d'habitués, toute la petite vie d'un quartier.

Epigraphe du livre

"Les choses que tout le monde ignore et qui ne laissent pas de traces n'existent pas". 

La Conscience de Zeno . Italo Svevo

27 janvier 2018
Dominique Sudre

Avec Une bouche sans personne, Gilles Marchand nous transporte au royaume de l’absurde, dans un univers parallèle fait de concierge décédée et de poubelles entassées jusqu’au premier étage, de voisins tireur de pigeon ou saltimbanque, d’une boulangère qui rêve peut-être de vendre autre chose qu’une simple baguette, d’une mouche qui n‘en fait qu’à sa tête, et d’un distributeur d’eau inapte à apaiser la soif inextinguible de collègues tellement bavards, tellement égoïstes qu’ils en oublient celui qui, pourtant, compte dans le bureau juste à côté. Car le narrateur est comptable, ce métier tellement ennuyeux et cartésien, qui ne laisse aucune place à l’imagination, aucune part de rêve, et c’est tellement mieux ainsi.

Dans cet univers, il y a aussi et surtout un café où se rassemblent depuis bientôt dix ans ceux qui se sont trouvés là par hasard et pour qui le rendez-vous quotidien est devenu indispensable. Car ils se rejoignent à la même table, le narrateur, Sam et ses lettres, Thomas et ses enfants, servis par la si jolie Lisa qui prend souvent part à leur conversation en venant s’assoir à leur table. Cette présence essentielle est devenue le ciment d’une amitié qui semble irréelle tant leurs vies sont solitaires.

Mais le narrateur a un secret qu’il tient dissimulé sous l’écharpe avec laquelle il cache une partie de son visage. Jusqu’au jour où cette écharpe tombe. Alors au fil des jours il prend la parole, et ses amis, puis les clients toujours plus nombreux, l’écoutent et attendent. Chaque soir le café se rempli de clients passionnés par ce conteur dont on comprend qu’il va peut-être révéler quelque chose de primordial mais que l’on ne peut ni imaginer, ni comprendre. Il évoque avec beaucoup d’émotion les souvenirs de Pierre-Jean, ce grand père tellement atypique. Mais ces mots, cette fantaisie, puis ces silences, est-ce pour contrebalancer la folie douce de Pierre-Jean ? Ce grand-père qui parle d’humidité du corps lorsqu’il pleure, qui regarde les étoiles en leur attribuant les noms qu’il veut, car après tout elles appartiennent à tout le monde, lui qui veille sur le petit-fils, seul rescapé d’on ne sait quel massacre. Car il parle aussi de singularité et de tendresse, d’amitié et de vérité, et chacun a soif de savoir tout en ayant peur de ce qui va être révélé, où, quoi, quand ?

Voilà un roman tellement émouvant, triste et délicat. Avec juste ce qu’il convient de folie pour ne pas être inconvenant lorsque le lecteur prend la mesure de la réalité qui, tout au long des pages, commence doucement à sourdre, et que l’on pressent, que l’on devine, que l’on rejette de toutes ses forces tant on sait qu’elle sera synonyme de souffrance et de douleur. A la manière d’un Boris Vian, qui cache la maladie sous la beauté d’un nénuphar, Gilles Marchand a ce côté humble devant l’horreur et la douleur, tout en laissant poindre une folie douce permanente qui allège le récit et nous fait passer du rire aux larmes avec beaucoup de douceur. Voilà assurément un magnifique premier roman.

26 janvier 2018
Séverine Ranc (Jurée du prix du meilleur roman)

Les premières pages m’ont accrochés immédiatement.
Qui est ce petit comptable à la vie bien réglé ? Qu’est-il arrivé à notre narrateur pour qu’il se dissimule constamment sous une écharpe ? Que veut dire cette phrase « J’ai une cicatrice et un poème » ?
Je me suis donc confortablement installée dans le café de Lisa, son amie, pour écouter son histoire et découvrir quel était son secret.
Malheureusement, au moment où il accepte de ressusciter ses souvenirs, notamment la magnifique figure tutélaire du grand-père, l’auteur a fait le choix d’exploser les garde-fous de la rationalité.
Le récit s’entrecoupe de passages complétement surréalistes.
D’abord par légères touches, ce qui apporte de la poésie au livre, puis carrément par pages entières, ce qui pour ma part m’a semblé être une réelle perte de temps.
Bref, trop c’est trop, et cette histoire qui est terriblement émouvante aurait à mon sens mérité un peu moins de figures de styles.
Une lecture qui me laisse donc un sentiment très mitigé.

21 janvier 2018
Christine Gazo

J'ai lu ce roman au titre étrange dans le cadre du Prix du Meilleur Roman 2018. J'ai d'emblée été conquise par l'écriture : rythmée, imagée, sensible et fantaisiste.
Le narrateur cache une partie de son visage sous une écharpe, toujours. Et ses amis, ses compagnons de longue date n'ont jamais eu accès à ce que cachent cette écharpe et son propriétaire. Le temps semble venu des confidences...
Le narrateur évoque avant tout et surtout son grand-père, le fameux Pierre-Jean, qui accommode la réalité trop dure, trop sombre en y ajoutant de la poésie et un grain de folie.
Ainsi, au fur et à mesure que notre héros avance dans son histoire, si liée à l'Histoire, le récit se fait de plus en plus loufoque. Il s'agit là de mettre de la fantaisie là où la noirceur est innommable et insoutenable...
On croise donc tout un tas de personnages secondaires piquants (et piqués !!) et on se retrouve dans des situations rocambolesques et allégoriques ...
Jusqu'à ce que le narrateur parvienne au bout de sa confidence, de ses souvenirs... Jusqu'à ce que ce titre étrange fasse sens...

21 janvier 2018
Virginie D. Vertigo

Un bar en 1988. Le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, vient boire son café allongé de whisky comme tous les soirs. Il y retrouve Lisa, la serveuse qu’il aime en secret mais aussi Thomas et Sam, des habitués comme lui. Le narrateur porte systématiquement une écharpe pour cacher une grande cicatrice. Un soir, le café se renverse sur le foulard : c’est le début d’une mise à nu progressive du narrateur, de son histoire et de celle de son grand-père Pierre-Jean.
Gilles Marchand nous embarque dans un récit qui mêle avec talent le conte, la triste réalité, l’absurde, le burlesque. L’écriture est précise, tendre tout en étant volubile. Nous avons un tunnel de sacs-poubelles, un éléphant, la femme au chien ou les lettres de la mère de Sam pourtant décédée : le réalisme magique permet à l’auteur d’aborder un sujet historique marquant et les blessures physiques et psychologiques du narrateur mais aussi des autres personnages.
Une pépite qui fait un bien fou malgré les thèmes graves et donne envie de boire nous aussi un whisky en compagnie de ces personnages attachants.

 

À la une sur le cercle Points

Prix du Meilleur Roman

Sélection 2018

Sélection du Prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points

Donnez votre avis!


Vous avez des avis, remarques, ou des envies pour améliorer notre nouveau site Lecerclepoints.com ?

 

Contactez-nous