Une bouche sans personne  de Gilles Marchand

7,4€ // 264 pages
Paru le 05/10/2017
EAN : 9782757865323

Une bouche sans personne

Gilles Marchand

Littérature

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De sa lèvre inférieure au tréfonds de sa chemise, il a une cicatrice qu’il dissimule sous une écharpe. Le jour, il compte et recompte des colonnes de chiffres. La nuit, il retrouve Sam, Thomas et Lisa au café. Ses trois amis ne savent rien de lui. Un soir, il décide d’ôter le cadenas de son armoire à souvenirs. Et de raconter avec fantaisie l’empreinte que l’Histoire a laissée sur son corps…

Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Le Roman de Bolano, coécrit avec Éric Bonnargent, est paru aux éditions du Sonneur. Une bouche sans personne est son premier roman.

« On se laisse prendre au jeu de l’imaginaire délirant du narrateur qui cache un traumatisme douloureux, et on finit par rêver avec lui. »

20 minutes

 

Commentaires

18 février 2018
Béa Pome

Souvent quand je commence la lecture d'un nouveau roman, je file un cocon-silence, au coin de la cheminée, dans un recoin de mon jardin, au pied de ton poirier, dans les replis de mon hamac ou dans les plis de ton canapé. C'est selon, en fonction des saisons. Absente au monde, à ma propre vie pour mieux y revenir. Parfois au contraire, je choisis la vitre d'un TGV, exposée à l'espace qui défile, je trace ma route de ligne en ligne.
Mais dès les premières pages d'Une bouche sans personne, j'ai su que ces espèces d'espaces n'allaient pas convenir. J'ai quitté mon village perché sur les coteaux - ce jour-là, les poubelles s'entassaient sur le trottoir, les rippers, le matin, n'avaient pas bravé la tempête de neige- ai passé le pont et suis entrée au bistrot. Me suis installée à une table, contre une vitre, sous un rayon de soleil, ai commandé un premier café. Je pouvais enfin passer l'après-midi à lire Une bouche sans personne, en une mise en abyme parfaite.
J'ai écouté son narrateur se raconter soir après soir dans le bistrot de Lisa, après ses journées de comptable, faire le conte de ses souvenirs, les siens et celui de son grand-père. Tout d'abord pour ses amis puis pour une assemblée trop imposante pour le bistrot trop étroit. Garçon, un 2ème café s'il vous plaît. Il n'y a pas grand monde cet après-midi là, un jeune qui boit une bière, le regard perdu dans son verre et deux femmes qui se chuchotent au-dessus de leur chocolat. Je l'ai écouté descendre le long de sa blessure, celle qu'il dissimule derrière une écharpe. Avec pudeur, repoussant toujours plus loin le moment où il faudra tout raconter. Garçon, un verre de rouge, s'il vous plaît. Quand j'ai tourné la dernière page, il faisait nuit depuis longtemps.
http://lesilesindigo.hautetfort.com/archive/2018/02/18/prix-du-meilleur-roman-points-poche-2-6027585.html

15 février 2018
Julie Massal

[Lu dans le cadre du prix du meilleur roman 2018]

Ce roman, au style d'abord faussement anodin, déroule un quotidien apparemment tout proche de nous, de tout un chacun, et décrit de façon assez simple et discrète, comme son personnage central, effacé et souvent réticent à se montrer, dans tous les sens du terme. Mais peu à peu, l'intrigue nous emporte dans une réalité parallèle souvent absurde, où l'on ne sait plus trop ce qui relève du fantasme, du rêve, du souvenir. Dans ce monde onirique, loin d'être idyllique, le personnage central s'anime, prend vie, à mesure que l'on découvre son histoire, égrenée au fil des soirées passées dans un bar entouré de ses amis puis d'un public toujours plus nombreux et perturbant. Jusqu'au dénouement, on est donc happé par ce récit mélancolique.
L'auteur dépeint habilement la façon dont une histoire singulière rencontre une destinée collective, avec des accents rappelant parfois l'atmosphère des romans de R. Gary, d'ailleurs évoqué, pas seulement par le caractère absurde du monde décrit, mais par son thème majeur : le devenir de l'humanité.
Ce roman nous embarque, et nous enveloppe, avant de nous laisser seul(e) à quai, face à face avec notre histoire et celle de nos semblables.

15 février 2018
Sonia B.

Livre lu dans le cadre du Jury Prix du Meilleur Roman Points 2018

J’ai lu « Une bouche sans personne » il y a plusieurs mois, ce fut une très belle découverte. Quand j’ai su que de livre faisait partie de la sélection du prix roman Points, j’ai décidé de me replonger dedans mais cette fois-ci en prenant mon temps, en m’attardant sur certains passages. Et même en connaissant la fin, j’ai à nouveau été embarquée dès les premières lignes par le récit poignant du narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom et qui cache une histoire difficile à révéler. Gilles Marchand est un poète, un jongleur de mots et un conteur ébouriffant ! On se prend même à croire à des situations complètement insolites et improbables! Un très beau moment de lecture qui m’a beaucoup touchée !

6 février 2018
Marion

Je me suis laissée bercer par les récits de ce personnage si mystérieux. J'avais hâte d'en connaître la fin et en même temps, faire durer la douceur de ses souvenirs était irrésistible. J'ai aimé me perdre dans toutes ses pensées de comptable à la cicatrice dissimulée sous une écharpe. Et quel plaisir de voir se mêler les générations ! Et puis, l'histoire touche un point sensible : la seule femme survivante d'Oradour faisait partie de ma famille, c'est donc avec beaucoup d'émotion que j'ai terminé ce livre qui raconte avec beaucoup de poésie une partie de notre Histoire.

6 février 2018
Amélie N.

Dans la grisaille de la routine, des gens sans visages, des personnes sans bouches, il y a un comptable, qui compte, qui compte,... qui conte. Il conte son poème, il conte sa cicatrice. Il y a son passé sombre, il y a l'album blanc des Beatles, il y a ses fantômes. Il y a surtout Pierre-Jean, son grand père. Peut-être a-t-il découvert une nouvelle couleur primaire ou peut-être est-il de ces hommes rares qui pour survivre repeignent de milles couleurs les noirs et blancs de nos vies.
J'ai été happée par ce roman chargé en énergies et en couleurs. Malgré le mystère qui entoure le narrateur, je me suis vraiment sentie à ses côtés, j'ai ressenti la solitude, le poids de la routine et de ces interactions sociales dénuées de sens, la chaleurs de celles qui font du bien mais qui, auréolées de pudeur, restent encore timides. J'ai partagé ses rêveries, sa nostalgie, ses mémoires, je me suis sentie agressée parfois par le retour à la réalité, peut-être un peu trop au début bien que cela se justifie car à l'instar de l'amitié naissante entre le narrateur et ses copains de bar, l'essence du roman nous est distillée progressivement. Il y a une belle montée en puissance dont on apprécie la majesté lorsque l'on referme l'ouvrage (non seulement au niveau des émotions mais aussi des autres sens, j'ai personnellement été très sensible au travail de suggestion des couleurs). Rêveuse dans l'âme, cette lecture m'a indubitablement donné envie de lire le second roman de l'auteur.

5 février 2018
Sophie Gauthier

D'abord le titre. Énigmatique, questionnant, ne laissant rien présager ni de l'histoire, ni de ce que sera la lecture.
Ensuite l'entrée dans une histoire étrange racontée avec un style déconcertant : le narrateur, un comptable solitaire, se définit d'emblée par ce qu'il possède : une écharpe et une cicatrice. Que l'écharpe cache la cicatrice, on le découvre instantanément, mais le poème ? Et d'où vient cette cicatrice ? Est-elle réelle ou métaphorique ? Chaque soir depuis neuf ans il retrouve dans un café trois amis avec lesquels il fume, boit, joue à la belote : Sam, Thomas et Lisa, dont il est secrètement amoureux. Sans jamais quitter son écharpe qui cache le bas de son visage... Jusqu'au jour où raconter son histoire devient indispensable. le café devient alors la scène où chaque soir le public est de plus en plus nombreux à venir l'écouter. Et la fantaisie de son récit envahit peu à peu le quotidien comme si la fiction contaminait la réalité, comme si elle l'embellissait et permettait de s'en abstraire. Un chien qui promène sa maîtresse, un tunnel dans un tas d'ordures, une armée de soldats de plomb... Il y a quelque chose du Boris Vian de "L'écume des jours" dans cette vision poétique et farfelue de la vie. Vian qui savait dire la mort en racontant la croissance d'un nénuphar...
Les charmes de l'écriture de Gilles Marchand, faite de soubresauts, de répétitions, de notations délicates ou burlesques ont opéré de manière presque furtive. Avant que je ne m'en aperçoive j'étais happée, comme ensorcelée par ces drôles d'histoires, par cette bouche qui travestit les souvenirs pour ne plus les entendre hurler, par cette bouche aux centaines de voix sans personne.
Il faudrait du temps et du talent pour exprimer la richesse de ce roman époustouflant. Il faudrait savoir parler de tout ce qu'il dit de l'être humain, de la mémoire, de l'horreur, de l'Histoire, de la douleur et de l'espoir. Il faudrait montrer à quel point la narration est en totale osmose avec le propos. Il faudrait relever les trouvailles langagières, les images, les résonances... Il faudrait... Moi, je dis simplement que je l'ai aimé pour tout ce qu'il est.

5 février 2018
GERVAIS

Tout simplement...POIGNANT !
"J'ai un poème et une cicatrice."
La curiosité du lecteur l'emporte. Il faut aller au bout. On sait dès le début qu'il y a eu un drame.
Le narrateur - dont nous ne connaîtrons pas le prénom - âgé de 47 ans, est comptable et a la particularité de porter constamment une écharpe autour de son cou, afin de dissimuler une cicatrice disgracieuse.
Chaque soir il rejoint avec une routine mécanique ses amis dans un bar, tenu par Lisa.
" Je considère Lisa comme une amie. Une amie dont je suis amoureux.Un amour confortable et que je peux me permettre. Elle est belle, elle est intelligente, elle est souriante, elle n'est pas pour moi. Je ne joue pas à faire semblant, je n'attends rien d'autre que son amitié, je ne revendique rien de plus que ce qu'elle veut bien offrir. Je suis en amour comme dans mon travail : je me protège, je cultive ma bulle. L'ambition est un concept qui m'est totalement étranger dans ces deux domaines. Ma jeunesse et mon adolescence ont été assez formatrices et j'ai vite compris que ma vie amoureuse et ma vie sociale ne seraient pas exactement celles d'un roman Harlequin."
Mais cette vie routinière et rassurante va pourtant être mise à mal suite à un banal incident.N'ayant jamais eu à s'expliquer devant ses amis sur le port étrange de cette écharpe, il va peu à peu se dévoiler. Mais il va user de subterfuges incroyablement fantasques, comme pour fuir une réalité trop douloureuse, avant de révéler dans les toutes dernières pages du roman l'horrible drame dont il a été victime. Comme pour rendre hommage à son grand-père qui l'a élevé, " un rêveur fantaisiste".
"Au fur et à mesure que les souvenirs me reviennent, je commence à comprendre ce qu'il voulait dire lorsqu'il m'a fait promettre de ne rien oublier sans y accorder trop d'importance. Il n'a jamais oublié d'où nous venions et il n'a jamais su où nous allions. Il a fait en sorte que le chemin sur lequel il m'accompagnait soit le plus heureux possible. Pour cela il fallait travestir un peu la réalité..."
L'auteur aborde douloureusement le sujet des "gueules cassées" de la guerre ; des cicatrices psychologiques et physiques, avec lesquelles il faut composer malgré les regards pesants. Cette injustice, vécue comme une perte d'identité, peut donc engendrer un désert social et affectif.

4 février 2018
Hélène TREGARO (jurée du prix)

Il n'est pas exagéré de dire qu'"Une bouche sans personne" est un grand roman intemporel et poignant.

Gilles MARCHAND m'a transportée dans un univers onirique et musical, rappelant celui de Boris VIAN dans l'"Ecume des jours" (l'un de mes romans préférés).

Il faut aller jusqu'au bout de la lecture pour que les situations absurdes que vit le protagoniste dévoilent tout leur sens. Ce roman révèle la puissance de l'imaginaire pour affronter et vivre avec ses traumatismes, les plus lourds soient-ils.

A lire absolument.

3 février 2018
Mumu dans le Bocage

LIVRE LU DANS LE CADRE DU PRIX DU MEILLEUR ROMAN POINTS 2018

Qui est-on quand on a une partie du visage dissimulé sous une écharpe ? On dissimule sa vie comme on dissimule son visage, que peut-on avoir de si lourd à porter pour ne pas le révéler à ses meilleurs et seuls amis ? Et puis il y a l'élément déclencheur, bénin, qui permet d'ouvrir la boîte de pandore et alors les mots viennent, un à un, de loin, très loin, du fond de sa mémoire, avec pudeur, délicatesse et poésie. 

Le narrateur, dont on ne connaît pas le nom et quelle importance d'ailleurs, homme discret, le comptable isolé dans la société, commence son récit qui va le mener à révéler le mystère qu'il dissimule sous ce bout de tissu. Il commence par avouer à ses amis de bistrot, Thomas, Sam et Lisa la propriétaire du café et qui fait battre son coeur un peu plus fort, son enfance, son grand-père, Pierre- Jean

Il était tout ce qui me restait de ma famille. Il ne m'a jamais abandonné et a fait couler toutes les années de ma jeunesse en les enveloppant d'humour et d'amour. (p53)

qui l'a élevé, commercial en machine à coudre mais surtout un philosophe qui puise dans le livre la Conscience de Zeno d'Italo Svevo qui traite de psychanalyse, la compréhension de l'homme et du monde.

Et au fil des souvenirs, le voile se lève sur cet homme défiguré, sa vie de comptable anonyme, qui aligne les chiffres consciencieusement, qui écoute les papotages près du distributeur d'eau, nouveau salon où l'on cause dans les entreprises, qui se bat chaque jour devant l'amoncellement des sacs poubelles en bas de son immeuble depuis que la concierge est morte et qui devient un véritable camp retranché, ses rencontres avec la boulangère qui ne parle qu'au futur etc...

Le café de Lisa devient son refuge, le seul endroit où il peut rencontrer d'autres solitudes : Thomas, la soixantaine, cultivé qui écrit un roman, en deuil de 2 enfants qu'il n'a jamais eu, Sam, qui apporte des lettres de ses parents décédés

J'ai entendu à la télé que respirer une heure à Paris, c'est comme fumer un paquet de cigarettes. S'il te plaît, essaie de respirer un peu moins, ça me rassurerait.(p105)

et puis Lisa, son sourire, son écoute. Et il captive ses amis et tous ceux qui passent et reviennent pour connaître la fin de son histoire......

Je ne veux rien révéler de  plus sur l'histoire  car je veux vous laisser le plaisir de découvrir comme moi, par petites touches, le monde de cet homme que la vie à défigurer sur le visage mais aussi dans le coeur. Il le dit avec ses mots : mots d'adulte mais aussi mots d'enfant.

Pierre-Jean m'avait demandé d'aller chercher du pain (...) A mon retour, il était assis sur sa chaise, devant la table de la cuisine. Je le voyais de côté, ses yeux étaient baignés de larmes. (....) Lorsqu'il m'aperçu, il a essay de sourire mais je voyais bien c'était un drôle de sourire rien qu'avec la ouche et que ses yeux étaient tout rouges. J'ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé s'il pleurait. Il a eu l'air étonné avant de m'expliquer que non, d'ailleurs, il n'avait aucune raison de pleurer. C'était juste que son visage n'était pas étanche. Il n'y pouvait rien et ça n'était pas grave. C'est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu'on a dans le corps. Il m'a expliqué qu'il s'était penché pour ramasser sa cuillère à café qui était tombée sur le lino et avec cette maudite loi des vases communiquant, ses yeux s'étaient remplis et avaient débordé.(p124)

Attention je vous préviens Gilles Marchand est un poète, comme Boris Vian qu'il cite d'ailleurs très souvent,il vit dans notre monde mais il l'arrange à sa manière pour rendre la vie plus douce, plus tolérable, il aime les Beatles leur album blanc en particulier, il a son monde à lui pour raconter la vie, les vies, nos vies.

Les personnages sont particulièrement attachant et surtout la relation du narrateur avec son grand-père, pleine d'émotions, de sensibilité 

Il avait sa propre cicatrice et il devait prendre soin de moi. Il n'avait pas le choix. Il n'avait pas d'écharpe mais appliquait les règles de sa propre réalité quand la sienne ne lui convenait pas. Il n'a rien inventé, il a juste un peu arrangé les choses pour que ce soit supportable.(p109)

mais aussi avec ses amis de solitude, au café.

Comme pour un Funambule sur le Toit que j'ai lu précédemment, que j'ai beaucoup aimé, qui était mon livre de découverte de cet auteur, je suis ressortie de ma lecture bouleversée car malgré les petites touches d'humour, de gaité, ce roman est plein d'émotions, de mélancolie sur le temps qui passe et ne guérit rien, sur les sensations, avec un regard sur notre monde et ses absurdités et contradictions, sur l'histoire et ses violences, sa cruauté même.
On ne ressort pas indemne d'une telle lecture, on est cueilli, fauché mais heureux car ce que je demande à un livre en priorité c'est qu'il m'embarque, me balade, me fasse rêver, m'emmène ailleurs et là je suis partie, sans essayer de me retenir et grâce à la poésie de l'écriture, à son sens de la retenue pour ne dévoiler qu'à la toute fin, le douloureux secret de cet homme, on passe du sourire aux larmes et l'on ne demande qu'à continuer.

Merci de m'avoir fait retrouver l'ambiance de certains petits cafés parisiens, l'odeur de l'expresso, les conversations d'habitués, toute la petite vie d'un quartier.

Epigraphe du livre

"Les choses que tout le monde ignore et qui ne laissent pas de traces n'existent pas". 

La Conscience de Zeno . Italo Svevo

27 janvier 2018
Dominique Sudre

Avec Une bouche sans personne, Gilles Marchand nous transporte au royaume de l’absurde, dans un univers parallèle fait de concierge décédée et de poubelles entassées jusqu’au premier étage, de voisins tireur de pigeon ou saltimbanque, d’une boulangère qui rêve peut-être de vendre autre chose qu’une simple baguette, d’une mouche qui n‘en fait qu’à sa tête, et d’un distributeur d’eau inapte à apaiser la soif inextinguible de collègues tellement bavards, tellement égoïstes qu’ils en oublient celui qui, pourtant, compte dans le bureau juste à côté. Car le narrateur est comptable, ce métier tellement ennuyeux et cartésien, qui ne laisse aucune place à l’imagination, aucune part de rêve, et c’est tellement mieux ainsi.

Dans cet univers, il y a aussi et surtout un café où se rassemblent depuis bientôt dix ans ceux qui se sont trouvés là par hasard et pour qui le rendez-vous quotidien est devenu indispensable. Car ils se rejoignent à la même table, le narrateur, Sam et ses lettres, Thomas et ses enfants, servis par la si jolie Lisa qui prend souvent part à leur conversation en venant s’assoir à leur table. Cette présence essentielle est devenue le ciment d’une amitié qui semble irréelle tant leurs vies sont solitaires.

Mais le narrateur a un secret qu’il tient dissimulé sous l’écharpe avec laquelle il cache une partie de son visage. Jusqu’au jour où cette écharpe tombe. Alors au fil des jours il prend la parole, et ses amis, puis les clients toujours plus nombreux, l’écoutent et attendent. Chaque soir le café se rempli de clients passionnés par ce conteur dont on comprend qu’il va peut-être révéler quelque chose de primordial mais que l’on ne peut ni imaginer, ni comprendre. Il évoque avec beaucoup d’émotion les souvenirs de Pierre-Jean, ce grand père tellement atypique. Mais ces mots, cette fantaisie, puis ces silences, est-ce pour contrebalancer la folie douce de Pierre-Jean ? Ce grand-père qui parle d’humidité du corps lorsqu’il pleure, qui regarde les étoiles en leur attribuant les noms qu’il veut, car après tout elles appartiennent à tout le monde, lui qui veille sur le petit-fils, seul rescapé d’on ne sait quel massacre. Car il parle aussi de singularité et de tendresse, d’amitié et de vérité, et chacun a soif de savoir tout en ayant peur de ce qui va être révélé, où, quoi, quand ?

Voilà un roman tellement émouvant, triste et délicat. Avec juste ce qu’il convient de folie pour ne pas être inconvenant lorsque le lecteur prend la mesure de la réalité qui, tout au long des pages, commence doucement à sourdre, et que l’on pressent, que l’on devine, que l’on rejette de toutes ses forces tant on sait qu’elle sera synonyme de souffrance et de douleur. A la manière d’un Boris Vian, qui cache la maladie sous la beauté d’un nénuphar, Gilles Marchand a ce côté humble devant l’horreur et la douleur, tout en laissant poindre une folie douce permanente qui allège le récit et nous fait passer du rire aux larmes avec beaucoup de douceur. Voilà assurément un magnifique premier roman.

26 janvier 2018
Séverine Ranc (Jurée du prix du meilleur roman)

Les premières pages m’ont accrochés immédiatement.
Qui est ce petit comptable à la vie bien réglé ? Qu’est-il arrivé à notre narrateur pour qu’il se dissimule constamment sous une écharpe ? Que veut dire cette phrase « J’ai une cicatrice et un poème » ?
Je me suis donc confortablement installée dans le café de Lisa, son amie, pour écouter son histoire et découvrir quel était son secret.
Malheureusement, au moment où il accepte de ressusciter ses souvenirs, notamment la magnifique figure tutélaire du grand-père, l’auteur a fait le choix d’exploser les garde-fous de la rationalité.
Le récit s’entrecoupe de passages complétement surréalistes.
D’abord par légères touches, ce qui apporte de la poésie au livre, puis carrément par pages entières, ce qui pour ma part m’a semblé être une réelle perte de temps.
Bref, trop c’est trop, et cette histoire qui est terriblement émouvante aurait à mon sens mérité un peu moins de figures de styles.
Une lecture qui me laisse donc un sentiment très mitigé.

21 janvier 2018
Christine Gazo

J'ai lu ce roman au titre étrange dans le cadre du Prix du Meilleur Roman 2018. J'ai d'emblée été conquise par l'écriture : rythmée, imagée, sensible et fantaisiste.
Le narrateur cache une partie de son visage sous une écharpe, toujours. Et ses amis, ses compagnons de longue date n'ont jamais eu accès à ce que cachent cette écharpe et son propriétaire. Le temps semble venu des confidences...
Le narrateur évoque avant tout et surtout son grand-père, le fameux Pierre-Jean, qui accommode la réalité trop dure, trop sombre en y ajoutant de la poésie et un grain de folie.
Ainsi, au fur et à mesure que notre héros avance dans son histoire, si liée à l'Histoire, le récit se fait de plus en plus loufoque. Il s'agit là de mettre de la fantaisie là où la noirceur est innommable et insoutenable...
On croise donc tout un tas de personnages secondaires piquants (et piqués !!) et on se retrouve dans des situations rocambolesques et allégoriques ...
Jusqu'à ce que le narrateur parvienne au bout de sa confidence, de ses souvenirs... Jusqu'à ce que ce titre étrange fasse sens...

21 janvier 2018
Virginie D. Vertigo

Un bar en 1988. Le narrateur, dont on ne connaîtra jamais le nom, vient boire son café allongé de whisky comme tous les soirs. Il y retrouve Lisa, la serveuse qu’il aime en secret mais aussi Thomas et Sam, des habitués comme lui. Le narrateur porte systématiquement une écharpe pour cacher une grande cicatrice. Un soir, le café se renverse sur le foulard : c’est le début d’une mise à nu progressive du narrateur, de son histoire et de celle de son grand-père Pierre-Jean.
Gilles Marchand nous embarque dans un récit qui mêle avec talent le conte, la triste réalité, l’absurde, le burlesque. L’écriture est précise, tendre tout en étant volubile. Nous avons un tunnel de sacs-poubelles, un éléphant, la femme au chien ou les lettres de la mère de Sam pourtant décédée : le réalisme magique permet à l’auteur d’aborder un sujet historique marquant et les blessures physiques et psychologiques du narrateur mais aussi des autres personnages.
Une pépite qui fait un bien fou malgré les thèmes graves et donne envie de boire nous aussi un whisky en compagnie de ces personnages attachants.

 

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