« Les bons livres, […] c’est bon pour le moral »
Entretien

« Les bons livres, […] c’est bon pour le moral »

Rencontre avec Philippe Jaenada

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Philippe Jaenada est écrivain. Son premier roman, Le Chameau sauvage (Julliard), a été récompensé en 1997 par le prix de Flore et le prix Vialatte, et adapté à l’écran par Luc Pagès sous le titre À + Pollux. Il est également l’auteur chez Points des Brutes (illustré par Dupuy et Berberian) et de Plage de Manaccora, 16h30.

Dans Néfertiti dans un champ de canne à sucre, disponible chez Points, Olive et Titus Colas tentent de vivre un amour heureux, sans en connaître les règles. L’écrivain nous dévoile son rapport décalé au bonheur.

Est-ce que l’écriture de Néfertiti a été un bonheur ?

Ça ressemble au bonheur comme ma tante à Bruce Springsteen.

Un bonheur ? Misère, non. Un bon vieux cauchemar. D’une part, l’écriture d’un livre n’est jamais un bonheur pour moi. De l’autre, c’était exactement comme décrit dans le roman: totalement enfermé trois mois en plein hiver dans une maison à l’écart d’un petit village désert avec une cinglée comme celle qui deviendrait plus tard ma femme (Anne-Catherine, alias Néfertiti), ça ressemble au bonheur comme ma tante à Bruce Springsteen. Quoique, avec le recul... (Cette dernière remarque ne s’applique pas à ma tante et Bruce Springsteen.)

La lecture de ce roman est-elle bonne pour le moral?

C’est l’histoire d’un brave gars qui tombe amoureux fou, en quelques secondes et sans raison, d’une dingue imprévisible, et à qui, à partir de là, il n’arrive que des malheurs et des maladies. Je ne vois pas comment ça pourrait ne pas être bon pour le moral...
Non, sérieusement, je ne sais pas. (Disons que ça montre que tout est possible et que rien n’atteint l’amour, que le chaos, l’inquiétude et la déroute n’ont rien d’inquiétant, qu’un bras paralysé ou une invasion de lapins peuvent rendre la vie meilleure. C’est bon pour le moral, ça, non?)

C’est l’histoire d’un brave gars qui tombe amoureux fou, en quelques secondes et sans raison, d’une dingue imprévisible.

Dans la notice autobiographique que vous avez rédigée pour votre site, vous écrivez avoir  «rencontré une fille renversante qui s’appelle Anne-Catherine Fath » et avoir écrit Néfertiti, «qui parle d’elle ». Néfertiti est donc la mise en fiction de cet amour fou?

La mise en fiction, la mise en fiction... Pas tant que ça. C’est très proche de la réalité. Et écrit quasiment en temps réel (j’ai commencé un mois et demi après avoir rencontré Anne-Catherine, et avancé ensuite au fur et à mesure). C’est du reportage sur le terrain.

En quoi le bonheur est-il une source d’inspiration pour vous?

En rien. S’inspirer du bonheur (si tant est qu’on puisse le cerner, le reconnaître, l’utiliser) pour écrire un livre, c’est – je trouve – comme écrire à l’encre blanche sur une page blanche, ou comme éclairer une bougie allumée. On ne peut – je pense – le faire apparaître, s’en approcher, qu’en se servant, comme d’un filtre, du malheur, de la malchance, de la souffrance (toutes ces choses bien reconnaissables et faciles à utiliser). Et vice versa, on ne peut – il me semble – bien évoquer le malheur, la souffrance, l’obscurité, qu’en passant par la légèreté, l’insouciance, la clarté.

Votre style se reconnaît, en partie, à ces parenthèses qui s’ouvrent, se déploient, s’imbriquent. Elles sont un rythme, une forme de respiration, de commentaire ironique parfois, de décalage… Y a-t-il pour vous un plaisir particulier de la parenthèse?

Un plaisir, pas réellement (enfin si, tout de même), plutôt une nécessité. J’ai toujours écrit comme ça, même bien avant d’avoir la moindre intention de m’essayer un jour à la littérature. Ce n’est pas une manière, une sorte de marque de fabrique, contrairement à ce que je lis parfois à propos de mes romans, c’est vraiment, et simplement, parce que je ne sais pas m’exprimer (ni d’ailleurs penser) autrement.

Le bonheur ne peut être qu’hors norme.


Vous écrivez, dans Néfertiti : « La joie d’avoir vécu cette semaine avec elle l’emporte sur la tristesse de la voir s’achever. En tout cas, il me semble n’avoir aucune raison de me plaindre. Pas plus que lorsqu’on termine un bon livre. » Le bonheur est-il pour vous davantage une question d’intensité que de durée?

Ça, c’est certain. Je ne dois pas être le premier à dire qu’il ne peut exister que des moments de bonheur (et encore, en ce qui me concerne en tout cas, je ne les remarque et n’en profite jamais vraiment « sur le moment », justement – il me faut du recul, du détachement, du temps). Un bonheur qui dure, ce n’est pas possible, ce n’est plus du bonheur. Ça devient la norme, or le bonheur ne peut être qu’hors norme. Il suffit d’observer des petites maquettes de bonheur pour s’en rendre compte : on ne peut pas s’enivrer du plaisir d’une bonne tartiflette pendant six heures, ni coucher euphorique avec une fille soixante-douze heures d’affilée, ni flotter délicieusement une semaine dans l’eau chaude – on a le corps tout flasque et la peau fripée.

Et pour finir, de quels livres pourriez-vous dire qu’ils sont bons pour votre moral?


Tous les bons livres, sans exception, qu’ils soient légers, drôles, ou sombres, désespérés. C’est de la nourriture, les bons livres, du chocolat, des spaghettis, des cerises, du vin, du whisky – or le chocolat et le whisky, on ne me dira pas le contraire, c’est bon pour le moral.

 

Le livre

«Elle, je l’aime comme on aime une extraterrestre : je ne sais pas qui elle est, je la regarde, je l’écoute, je la touche, et pour la première fois en plus de trente ans, je suis amoureux de quelqu’un. Je n’y comprends pas grand-chose. [...] Pour tout dire, je ne comprends rien.»

Elle, Néfertiti, c’est Olive Sohn, une belle inconnue croisée à Paris, un dimanche à la fin du mois de juin, au comptoir du Saxo Bar, lisant Bukowski, une fille sauvage, une grande blonde qui porte un anorak moche et trop court, dont Titus Colas tombe pourtant éperdument amoureux. Titus ? « On m’a prénommé Titus parce que mon père voulait Frank, ma mère Loïc, et que le hamster de ma soeur s’appelait Bérénice»… La première phrase que prononce Olive est : « C’est drôle, ce livre. » Elle parle de Bukowski. Mais ça vaut aussi pour celui qu’on est en train de lire. « C’est con, ces histoires de coup de foudre », terriblement banal sans doute, absolument magique lorsque Philippe Jaenada en entreprend le récit, entre absurde et tendresse, drôlerie et émotion, ironie et désespoir, dans une langue inventive et déjantée, débridée, sexuelle, colorée, jouant de parenthèses hilarantes. Comment vivre en couple quand on ne sait rien de l’amour, quand on vit dans un studio dont le désordre confine au fantastique (« Si quelqu’un peut vivre là-dedans, un homard peut faire du poney ») ? Jaenada signe une des histoires d’amour les plus burlesques et dingues jamais écrites, un roman d’amour et d’humour, dynamitant tous les codes du genre. Une pure merveille.

 

Retrouvez d’autres conseils de lecture anti-crise dans le guide Bon pour le moral, 40 livres pour se faire du bien.
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